Le Courrier des Mondes

Réponse : Comment est la situation en Syrie depuis le départ de Assad ? Est-ce que le pays va devenir une zone grise ?

Je vais ici répondre à la question posée par Maïsa.

Le 8 décembre 2024, Bachar al-Assad, dictateur syrien au pouvoir depuis 2000 et responsable du déclenchement de la guerre civile dans son pays en 2011, est renversé par la coalition de l’opposition syrienne menée par le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham. Son chef, Abou al-Joulani (il s’agit de son nom de guerre), prend les rennes du pays et annonce la mise en place d’une transition démocratique. Il reprend par la même occasion son prénom et son nom d’origine, Ahmad al-Chareh, pour marquer sa volonté de se présenter comme un dirigeant civil. Bachar al-Assad, quant à lui, a trouvé refuge en Russie chez son allié Vladimir Poutine.

Du point de vue international, le changement politique en Syrie a d’abord été accueilli avec prudence, les sanctions économiques occidentales restant en vigueur.

La première partie de la question de Maïsa porte sur la situation actuelle de la Syrie. Il faut souligner que le pays a subi 13 ans de guerre et de massacres commis par tous les acteurs dans le conflit contre les populations civiles, avec des exactions particulièrement importantes du côté du pouvoir syrien et de Daech, qui occupait entre 2014 et 2019 une très large partie de la Syrie. La découverte de la prison de Saidnaya, où été torturés, violés et tués des dizaines de milliers d’opposants syriens depuis 2011, est un exemple accablant de la brutalité du régime d’Assad. Ce contexte nous amène donc à entrevoir une société syrienne brisée et morcelée par le conflit.

Par ailleurs, ces cinq derniers mois n’ont pas vraiment été des moments de concorde et d’apaisement des tensions entre les différentes minorités qui composent la Syrie et qui, il faut le rappeler, se sont opposées et combattues 13 ans durant. Ainsi, en mars dernier, des groupes extrémistes issus des rangs de Hayat Tahrir al-Cham s’en sont pris à la minorité alaouite, dont est originaire le clan Assad, en massacrant des milliers de personnes, sans faire de distinctions entre hommes, femmes et enfants. RFI explique que « des centaines de familles ont pris la fuite » en direction du Liban voisin consécutivement à ces attaques et que le gouvernement d’Ahmad al-Chareh, chef de Hayat Tahrir al-Cham, avait « ouvert une commission d’enquête chargée de déterminer les responsables de ces massacres ». Cependant, le quotidien libanais L’Orient-Le Jour a révélé en avril la suspension du mandat de cette commission et ce pour au moins trois mois, portant atteinte à l’image transparente que veut se donner le nouveau pouvoir à Damas.

La deuxième partie de la question de Maïsa porte sur l’avenir de la Syrie et sur la possibilité qu’elle devienne une « zone grise ». Il me semble qu’il faille trouver des débuts de réponses à ce questionnement dans l’actualité toute récente.

En effet, on vient d’apprendre hier que le président étasunien Donald Trump a annoncé lors de son déplacement en Arabie Saoudite son intention de lever les sanctions appliquées par les États-Unis envers la Syrie. Courrier International explique ainsi dans un article daté d’hier que les sanctions remontaient jusqu’à 1979 et qu’elles avaient été « considérablement renforcées depuis le début de la guerre, en 2011 ». Cette déclaration de Trump a donc été accueillie avec un très soulagement de la part de la population syrienne et il n’y a nul doute que cela va permettre de commencer la reconstruction du pays.

Si l’on revient à l’échelle régionale, Israël est sans doute un autre acteur incontournable pour la Syrie. Harcelant militairement Damas depuis la chute d’Assad, Netanyahou voyant dans ce changement de main l’opportunité de fragiliser un ennemi historique, Israël pourrait finalement être amené à normaliser ses relations avec la Syrie, puisque Donald Trump, après avoir annoncé la levée prochaine des sanctions contre la Syrie, a enjoint Ahmed al-Chareh a pacifier ses relations avec Israël. Une situation qui marquerait un bouleversement de la donne régionale, la Syrie ayant toujours été une alliée de l’Iran et farouchement opposée à l’État hébreu. D’un autre côté, cela reviendrait à faire de la Syrie une partenaire d’un pays qui commet actuellement ce qui est qualifié par l’ONU et plusieurs ONG de génocide dans la bande de Gaza, sans oublier la colonisation de la Cisjordanie, largement accélérée ces dernières années.

Enfin, il serait inadéquat de contourner l’éléphant dans la pièce concernant les perspectives futures de la Syrie : le rôle de la Turquie. C’est d’ailleurs elle, aux côtés de l’Arabie Saoudite, qui a demandé aux États-Unis de lever les sanctions sur Damas. En effet, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et Ahmed al-Chareh sont proches, puisque Ankara est un soutien de longue date de Hayat Tahrir al-Cham. Par ailleurs, la Turquie a toujours considéré la Syrie comme son étranger proche, encore plus durant la guerre civile, celle-ci ayant créé une zone tampon de plusieurs kilomètres au-delà de sa frontière avec la Syrie pour expulser les populations kurdes qui y vivent, considérées comme des « terroristes ». Il ne faut pas oublier que la vision d’Erdoğan au Moyen-Orient consiste en un projet de recomposition impériale, issue notamment de l’empire Ottoman, qui place la Syrie en son cœur. On est donc en droit de se demander si le nouveau pouvoir syrien, qui affiche sa proximité avec Ankara, ne devienne un pion dans le jeu plus large que déploie la Turquie.

Si cette réponse vous a convaincu ou au contraire, s’il faut l’améliorer, faites le moi savoir !

Sources :

https://legrandcontinent.eu/fr/evenements/comprendre-la-chute-de-bachar-el-assad-et-lavenir-de-la-syrie/

https://lesjours.fr/obsessions/syrie-prisons/ep1-saidnaya/

https://www.courrierinternational.com/article/reactions-ma-joie-est-immense-euphorie-en-syrie-apres-l-annonce-de-trump-sur-la-levee-des-sanctions_230913

https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20250320-syrie-face-aux-exactions-des-centaines-de-familles-alaouites-prennent-la-fuite-vers-le-liban

https://www.lorientlejour.com/article/1455584/syrie-le-mandat-de-la-commission-denquete-sur-les-massacres-dalaouites-proroge-presidence.html

https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250514-trump-rencontre-le-pr%C3%A9sident-syrien-avant-de-partir-au-qatar

https://legrandcontinent.eu/fr/evenements/lempire-selon-erdogan-comprendre-la-strategie-turque-au-moyen-orient/

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