Je vais ici répondre à la question posée par Julia.
On dit souvent que, de part sa population, l’Inde serait « la plus grande démocratie du monde ». C’était peut-être vrai il y a encore quelques années, mais, comme Julia, on est en droit de se demander si c’est toujours le cas.
En 1947, à son indépendance, l’Inde, sous la direction de Jawaharlal Nehru, du Congrès National Indien, parti socialiste-nationaliste, adopte une constitution bel et bien démocratique, fondant une « république démocratique, fédérale, laïque et socialiste », pour reprendre les mots du Monde Diplomatique. Avec cette nouvelle constitution, le système de caste est théoriquement aboli et les droits des minorités religieuses (musulmans, chrétiens, sikhs, jaïns, etc.) sont garantis face à la majorité hindoue au sein d’un système séculariste. Néanmoins, il faut attendre le mandat d’Indira Gandhi dans les années 1980 pour que le caractère laïc de la république indienne soit réellement pris en compte, dans une situation d’État d’urgence qui pose question de la légitimité de cette introduction.
Avec l’arrivée à la tête du gouvernement de Narendra Modi en 2014, nationaliste hindouiste et leader du BJP, l’Inde entame un virage autoritaire sans précédent. Un jeu habile de détricotage des prérogatives judiciaires et des principes défendus par la constitution sans même y toucher est alors mis en place, menaçant le statut de l’Inde comme plus grande démocratie mondiale. À chaque réélection, en 2019 et en 2024, c’est un pan de l’héritage démocratique du pays qui est attaqué, comme l’explique le chercheur Olivier Da Lage. Petit à petit, « il devient pratiquement impossible de parler de l’Inde comme d’un pays laïc, séculier, comme on le disait encore il y a peu ». En effet, l’Inde se transforme avec Modi en État religieux qui place la culture et l’ethnie hindoues (ou en tout cas la conception qu’en ont les nationalistes hindouistes, hindouiste étant à différencier d’hindou, qui désigne un croyant au sens strict) au-dessus de la conception séculariste en vigueur jusqu’alors. Cette politique passe notamment par la « la mise en œuvre d’un code civil uniforme, c’est-à-dire essentiellement hindou, qui met fin au statut particulier des musulmans, des chrétiens et des autres », précise Olivier Da Lage. Très vite, le « dernier rempart » face aux attaques de Modi et de son gouvernement devient la Cour Suprême.
En parallèle, cet affaiblissement démocratique se nourrit également d’un sentiment anti-musulman exacerbé, qui se traduit par des pogroms ultra-violents à l’égard de cette communauté, qui représente 16, 2 % de la population indienne, soit environ 200 millions de personnes. Un climat de peur et de rejet s’installe donc dans le pays, encouragé par la rhétorique islamophobe assumée du gouvernement nationaliste au pouvoir. Les musulmans sont alors, comme l’explique la chercheuse Charlottes Thomas, contraints de se regrouper dans des « ghettos », alors que les différentes communautés avaient l’habitude de se mélanger entre elles auparavant.
Justement, en parlant de « ghettos », Charlotte Thomas veut signifier l’aspect fascisant du gouvernement de Narendra Modi, voire même montrer comment l’Inde s’est d’ores et déjà transformée en État fasciste, ou du moins en a adopté bon nombre des attributs. Elle souligne que le troisième mandat du BJP, débuté l’année dernière, « va sceller le changement d’hégémonie », passant du sécularisme constitutionnel, qui sépare, certes moins strictement que la laïcité, l’État du religieux, à une « hégémonie hindouiste » fondée sur l’hindutva (« l’hindouité »), l’idéologie d’extrême-droite hindouiste, qui puise ses racines dans le fascisme italien des années 1920 et qui essentialise les rapports entre les différentes communautés religieuses qui forment l’Inde. Pour insister sur la dérive autoritaire qui a cours en Inde, Charlotte Thomas va même jusqu’à parler de « cas d’école d’arrivée au fascisme par les urnes », puisque tout ceci s’est fait lors d’élections pluralistes « dont les résultats sont acceptés par l’opposition ». Sa démarche s’inscrit évidemment dans le cadre d’un travail de recherche qui analyse les fondements, puissants, de cet autoritarisme. Les termes d’« autocratie électorale » ou de « pays partiellement libre », attribués à l’Inde par plusieurs observateurs internationaux, sont bien sûr corrects mais ne permettent pas vraiment d’envisager les ressorts profonds du nationalisme hindouiste et l’analyse de Charlotte Thomas me paraît pertinente puisqu’elle cherche justement à aller au-delà de la simple qualification d’un régime politique. Elle ne cherche pas à euphémiser la situation.
Ainsi, avec ces différents éléments, il paraît très compliqué de qualifier aujourd’hui l’Inde de démocratie et il paraît au contraire beaucoup plus aisé de la dépeindre en État autoritaire à dérive fasciste, qui place l’hindouisme politique comme nouvelle idéologie nationale, à rebours de la conception séculariste, socialiste et égalitaire des premiers temps de l’indépendance.
Si cette réponse vous a convaincu ou au contraire, s’il faut l’améliorer, faites le moi savoir !
Sources :
https://www.monde-diplomatique.fr/2024/08/AUVRAY/67319
https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve/1138
https://asialyst.com/fr/2019/09/17/olivier-da-lage-inde-deja-regime-autoritaire/
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