Le Courrier des Mondes

Culture : En direct des Rencontres de la photographie d’Arles 2025

Dimanche 7 septembre, Le Courrier des Mondes s’est rendu pour vous aux Rencontres de la Photographie d’Arles, qui se tiennent du 7 juillet au 5 octobre 2025, pour vous faire découvrir 4 expositions qui racontent un monde complexe, sensible, meurtri mais aussi détonnant. Du Brésil à l’Italie, en passant par les États-Unis, la diversité des photographies mises en avant dans plusieurs lieux d’exposition à travers la petite Rome provençale s’offrent aux visiteurs. Immersion dans ces « Images indociles ».

Les affiches des diverses expositions présentées au complexe LUMA (photo : Charlie Roux).

Ma première escale est au complexe artistique et culturel LUMA, établi sur les anciennes usines ferroviaires de la ville par la fondation du même nom depuis 2021.

C’est à la Mécanique Générale, une des plus grandes salles d’exposition du lieu, que nous avons découvert les œuvres de Caroline Monnet et des photographes modernistes brésiliens du milieu du XXème siècle. Deux présentations très différentes mais qui abordent des thèmes qui s’entrecroisent.

Caroline Monnet : Redonner corps aux femmes natives

Écho d’un futur proche, le nom donné au travail de la photographe canadienne Caroline Monnet sur les femmes anishinaabe de la nation algonquine, s’inscrit normalement dans un panel plus large d’expositions sur les premières nations, une des thématiques des Rencontres. En effet, d’autres travaux, notamment sur l’Australie et le Mexique, sont également exposés jusqu’au 5 octobre. J’ai fait le choix de celle-ci, même s’il aurait été pertinent de croiser l’ensemble.

Aïcha, par Caroline Monnet (photo : Charlie Roux).

Dans une salle unique, d’immenses photographies développées sur un tirage d’art de qualité se présentent à nous, projetant à chaque fois le portrait d’une femme, debout ou assise, vêtue dans des pièces somptueusement coupées et richement colorées. Ces habits sont d’ailleurs faits de matériaux de récupération, qui expliquerait l’héritage d’une « communauté dont le rapport au monde fait écho aux préoccupations environnementales de notre temps » (Le Point). Parfois accompagnées d’enfants en bas-âge, ces femmes nous regardent toujours droit devant et l’on pourrait presque être troublé par cette posture. En réalité, le travail de Caroline Monnet souhaite mettre en lumière la volonté de ces femmes de s’émanciper de l’œil occidental européen et de se réapproprier leur image, fissurée par l’imaginaire colonial. Comme une sorte de… déconstruction ? (Pas si éloigné d’une autre thématique des Rencontres)

« Écho d’un futur proche s’inscrit dans une série d’œuvres photographiques et vidéo qui présente la femme autochtone dans sa splendeur, son excentrisme, son élégance, sa fierté et son charisme. »

Le tour de la salle se clôt par la réunion de toutes ces femmes, dont les âges et les postures différent, sur une seule et même photo, comme une révélation du message de puissance et de réappropriation porté par Caroline Monnet.

Les femmes algonquines réunies sur un seul et même tableau, Échos d’un futur proche (photo : Charlie Roux).

Photographie moderniste brésilienne : Construction, déconstruction et reconstruction

En poursuivant la visite de la Mécanique Générale, on peut découvrir les œuvres des photographes modernistes brésiliens, qui ont saisi, sur une trentaine d’années, les transformations architecturales mais aussi sociales et économiques de leur pays, en prenant comme sujet la ville, le milieu urbain, archétype de la modernité et de l’industrialisation.

L’espace consacré à la photographie moderniste au Brésil met en avant les membres du FCCB (Foto-Cine Club Bandeirante), un photo-club créé en 1939 à São Paulo par 18 photographes amateurs faisant partie des classes dirigeantes de la ville, surtout économiques. Comme l’explique la documentation de l’exposition, « les photographes du club espèrent ouvrir de nouvelles voies dans la pratique de la photographie ». Cette initiative est très vite soutenue par l’État brésilien puisque la municipalité de São Paulo permet en 1942 l’ouverture du Salon International d’Art Photographique. L’exposition au complexe LUMA nous donne ainsi à voir le travail de photographes internationaux dans le Brésil des années 1930 à 1960.

Plus précisément, et il faut le souligner, le parcours de l’exposition se déroule en trois axes : construction, déconstruction et reconstruction.

« Projeter de nouvelles formes architecturales et penser un nouveau langage photographique avaient en commun le même idéal de construction d’un pays moderne. »

Le premier volet, « Modernisme en construction », s’attache à montrer les liens étroits qui unissent renouveau architectural brésilien et recherche d’une expression photographique innovante. La photo sert d’illustration aux bouleversements dans les infrastructures du pays du milieu du XXème siècle, par l’insistance, au travers du contraste et du noir et blanc, sur les lignes et les perspectives, sur une architecture épurée, fonctionnelle, dite « moderne ». Les clichés donnent de l’importance au détail avec des plans très resserrés (flou, mise au point au premier plan, ombres, silhouettes, etc.) dans une volonté de saisir au plus près les changements dans le décor urbain, dans les matériaux utilisés et dans les innovations. La ville est donc le sujet majeur, dont São Paulo, vitrine économique du pays, est l’expression. Brasília, nouvelle capitale du pays à partir des années 1960, est également présentée, cité d’expérimentation de l’architecture moderniste.

Les clichés du photographe espagnol Marcel Giró (photo : Charlie Roux).

Mais l’exposition nous amène aussi à déceler le revers de la médaille, via son deuxième volet : « Modernisme en déconstruction ». Car l’objectif de cette présentation est aussi de donner à voir les conséquences sociales de la modernisation au Brésil. La documentation nous explique que nombre de photographes de la FCCB avaient pour objectif non pas « d’exalter le progrès » mais bel et bien « de souligner son coût social élevé pour les populations les moins favorisées ». Un apport bénéfique – voire un contre-point critique à l’élitisme néo-colonial de la FCCB – pour appréhender le Brésil de cette époque dans sa globalité. Le thème, lui, ne change pas. La ville reste au cœur du travail de ces photographes, à l’image d’Alice Brill ou de Thomas Farkas, qui cherchent à réhumaniser cet espace en mettant en avant les classes populaires qui y évoluent.

Les photographies de Thomas Farkas replacent l’humain au cœur de la ville moderne (photo : Charlie Roux).

Enfin, la visite s’achève sur le thème « Modernisme en reconstruction », qui rompt avec les deux réflexions précédentes, focalisées sur le réel, le matériel. Il s’agit ici de s’emparer de ce réel « afin de le reconstruire de manière libre et inventive ». Les gratte-ciel deviennent des illusions mouvantes, les axes de communication forment des figures intrigantes et la symétrie de certains espaces est reprise comme pour créer un tableau abstrait. Comme il est indiqué, ce sont des « œuvres expérimentales ». La relation initiale entre architecture et photographie n’est plus, c’est désormais art et photographie qui s’entremêlent.

São Paulo, de Roberto Yoshida (photo : Charlie Roux).

David Armstrong : La teinte queer, poétique et intime d’une génération

Toujours au sein du complexe LUMA, mais cette fois-ci au sous-sol du Parc des Ateliers, se trouve l’exposition du photographe étasunien David Armstrong. Déjà exposé aux Rencontres en 2009, David Armstrong est un photographe qui « s’est attaché à photographier son époque et ses proches ».

Ici, dans une salle d’exposition plongée dans une demi-pénombre, nous avons affaire à des portraits de jeunes gens (pour la plupart) qui tous semblent sortir des standards – et surtout des mœurs – de l’époque, les années 1970 et 1980. La teinte queer du travail d’Armstrong ressort immédiatement sur les images. Bien sûr, on y ressent une forme de fragilité mais beaucoup de portraits sont aussi mis en valeur sous un angle puissant et affirmé.

« Ses premières photographies en noir et blanc dressent le portrait d’une jeunesse à la fois introspective et rebelle, incarnant une forme de liberté fragile et magnétique. »

Encore une fois, c’est le thème de l’identité qui transparaît sur ces « images indociles », le fil conducteur général des Rencontres.

Les portraits sensibles et intimes de David Armstrong (photo : Charlie Roux).

« L’œil d’Armstrong est aussi mélancolique que magnétique », écrit Le Point dans sa rétrospective des Rencontres. En effet, les clichés du photographe sont aussi un témoignage des années sida, qui ont violemment touché la communauté queer. Néanmoins, une certaine pudeur – ou une volonté de ne pas isoler certains portraits dans une case à part, celle de la maladie – est de mise sur les photos, qui ne montrent jamais véritablement la présence du sida.

Au centre de la salle, des centaines de négatifs sont regroupés sous verre, accentuant la multiplicité des histoires, la beauté et la singularité de chaque sujet, qui s’en retrouvent sublimés, noyés parmi leurs semblables.

Chaque individu a son histoire, racontée sur des centaines de négatifs (photo : Charlie Roux).

Dans une autre salle, encore plus sombre, d’autres portraits sont exposés, mais cette fois-ci, ils sont projetés en couleur. Il s’agit de la même jeunesse, mais la couleur vient ici raffermir leur gaité et contraster avec les histoires secrètes, voire difficiles, racontées sur les clichés de la salle précédente. Des scènes de fête et d’amour – puisque de nombreux portraits sont en duos – défilent lentement, renouvelant régulièrement la présentation de la salle.

Une des images projetées en couleur dans la salle d’exposition attenante (photo : Charlie Roux).

Letizia Battaglia : La violence de l’identité, la souffrance d’un territoire

La dernière exposition, J’ai toujours cherché la vie, de la photographe italienne Letizia Battaglia en la chapelle Saint-Martin du Méjan, mêlent deux thématiques récurrentes des Rencontres : identité et territoire. Letizia Battaglia, morte en 2022, est connue pour sa vie « éminemment romanesque » (Le Point), notamment à travers la photo mais aussi via un engagement politique marqué à gauche.

Son travail a pour cadre sa terre natale, la Sicile, qu’elle n’a quasiment jamais quitté. Elle y documente, en tant que photo-journaliste pour divers journaux, les déboires de sa ville, Palerme, gangrénée par la violence mafieuse et la corruption. Corps baignant dans une mare de sang, femmes effondrées en pleurs, scènes de funérailles, enfants errant dans les rues… Ses clichés en noir et blanc dépeignent un territoire meurtri et pris dans une spirale de violence qui ne semble jamais vouloir s’arrêter. Le parcours de l’exposition est d’ailleurs rythmé par ces « archives de sang », témoignant de l’horreur des crimes de la mafia et de ses conséquences sociales.

Giorgio Boris Giuliano, le chef de la Brigade mobile, sur le lieu d’un assassinat, à Palerme en 1978 (photo : Charlie Roux).

Mais la photographie de Letizia Battaglia est aussi une photographie profondément humaine. Elle parvient notamment à saisir l’état d’esprit et la condition des femmes dans ce décor sanglant. Celles-ci, assez peu visées par la mafia, sont les spectatrices désemparées de la mort, celle de leur mari, de leur fils, de leur leader politique.

Elles sont omniprésentes sur les photos et font peut-être écho au ressenti de la photographe, une femme de Palerme comme elles, qui est elle aussi témoin oculaire de la violence. Une de ses photos les plus célèbres est d’ailleurs le portrait d’une de ses femmes, la veuve du garde du corps du juge Falcone assassiné par la mafia en 1992, Rosaria Schifani (photo ci-contre).

Au milieu de ces scènes de carnage, Letizia Battaglia cherche également à mettre en lumière les scènes heureuses de la vie palermitaine, surtout au travers des traditions, religieuses ou non, qui rythment la vie de la cité et apportent à ses habitants un bref moment de répit. En effet, « Letizia Battaglia cultive avec passion un intérêt constant pour la documentation de la vie quotidienne de Palerme et de sa région ». Elle y photographie tous les évènements, toutes les classes sociales, tous les lieux propices à cette vie hors de la violence ou, du moins, à la paix temporaire, au recueillement. Elle ne veut pas marquer de son travail l’image d’une Sicile constamment brisée et ensanglantée. C’est ainsi que persiste une forme d’espoir dans ses photos, ou du moins de résilience.

Les célébrations joyeuses du dimanche de Pâques (photo : Charlie Roux).

Letizia Battaglia apparaît comme une femme pleine de courage lorsqu’elle va au devant des crimes photographier la mort de près. Mais lorsque son ami, le célèbre juge Giovanni Falcone, est assassiné en 1992, elle ne peut plus continuer son travail et abandonne la photographie pour se consacrer à ses activités militantes avant de quitter la Sicile en 2003.

« La photographie devient, ou plutôt elle est la vie racontée : je me glisse dans une photographie qui est le monde, c’est-à-dire que je deviens le monde et que le monde devient moi. »

Letizia Battaglia

Quatre expositions, aux quatre coins du globe

C’est donc ainsi que je conclus ce reportage, dans la belle ville ensoleillée d’Arles qui se prête magnifiquement à ces œuvres. J’y ai bien perçu les « images indociles » au travers de mon parcours, d’où a jailli la complexité du monde, cette complexité que j’espère mettre en avant et vous faire comprendre dans mes productions au Courrier des Mondes. Courrier des Mondes qui porte bien son nom, puisqu’il n’y a pas un seul monde uniforme, mais des mondes qui s’entrecroisent.

En tout cas ces reportages me permettent de vous offrir un autre regard sur l’actualité, moins factuel, plus subjectif, plus rêveur aussi. Et je fais cela avec grand plaisir.

Les Rencontres d’Arles sont encore en cours, et ce jusqu’au 5 octobre 2025.

Détails de l’exposition sur : https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions

7 réponses à « Culture : En direct des Rencontres de la photographie d’Arles 2025 »

  1. Avatar de dopemysteriously034e4664e6
    dopemysteriously034e4664e6

    Quelle belle plume Charlie! Tu peux être très fier de toi et je suis sûre que tu feras de belles choses, ce que tu as déjà commencé soit dit en passant. Tu as réussi à me faire vivre l’exposition par tes mots si bien choisis. Merci.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Charlie Roux

      C’est un plaisir partagé que d’avoir pu vous faire part de ma visite ! Merci pour votre commentaire qui vient du cœur 🙂

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  2. Avatar de connoisseurexuberant380338452e
    connoisseurexuberant380338452e

    Un style d’écriture magnifique ! Merci de ce moment de lecture si poétique et artistique

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Charlie Roux

      Merci à vous de me lire !

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  3. Avatar de stefabloc

    Coucou Charlie

    Impossible de t’envoyer un commentaire suite à ton article super !

    On s’en reparle

    Bon lundi et t’embrasse

    Ton papou

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Charlie Roux

      Preuve en est puisque le commentaire est arrivé jusqu’à moi ! On en reparlera à l’occasion bien sûr !

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  4. Avatar de fuzzy1e9ad40bea
    fuzzy1e9ad40bea

    quel magnifique reportage Charlie !
    cet article retranscrit bien ces Rencontres et nous éclaire sur le sens de ces photographies. Merci !

    Aimé par 1 personne

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