Lundi 22 décembre dernier, Donald Trump annonçait la nomination d’un envoyé spécial pour le Groenland. Une manœuvre qui s’inscrit dans une longue liste de déclarations expansionnistes et de menaces d’annexion de l’île sous souveraineté danoise de la part du locataire de la Maison-Blanche. Après presque un an de présidence Trump, Le Courrier des Mondes a voulu revenir, dans un long-format, sur une prétention qui prend de plus en plus les atours d’une profonde modification de l’appareil idéologique et stratégique étasunien. La première puissance mondiale semble désormais délaisser le cadre géopolitique construit dans l’Atlantique Nord après la Seconde guerre mondiale et remettre au goût du jour des logiques de prédation. Décryptage.

« Il nous faut le Groenland ». On croirait entendre un Xi Jinping ou un Vladimir Poutine. Mais il s’agit ici de Donald Trump, le président des États-Unis, première puissance mondiale, qui répète à l’envi depuis sa réélection en novembre 2024 sa volonté ferme de s’approprier cette île de deux millions de km² sous souveraineté danoise.
Et ce n’est pas rien. Un pays qui entend annexer le territoire d’un allié, qui plus est membre de l’OTAN et de l’Union européenne, c’est un évènement sans précédent.
Le Groenland est situé en Amérique du Nord, à l’est du Canada, pays que Donald Trump, qu’on sait très modeste, souhaite également s’accaparer. En tout cas c’est ce qu’il affirmait en début d’année. C’est une île stratégique sous plusieurs aspects : ressources minérales et en hydrocarbures, située sur le trajet de potentielles nouvelles routes maritimes avec la fonte des glaces, accès à l’Océan glacial Arctique, une des dernières mers poissonneuses du monde, etc. Et les États-Unis ont un avantage certain pour le contrôle de cet immense territoire : la base spatiale de Pittufik, tout au nord du Groenland, qui symbolise la capacité de projection de Washington en Arctique, une région qui se conflictualise depuis une dizaine d’années.
Ces déclarations inquiétantes du locataire de la Maison-Blanche s’inscrivent dans un contexte plus large de retour de l’agressivité étasunienne à l’égard de son étranger proche : le Canada, on l’a vu, mais aussi le canal de Panama et le régime de Nicolás Maduro au Venezuela.
Ce long-format sera l’occasion ici de revenir, au travers des productions de titres de presse nord-américains et européens, sur cette « nouvelle vision » géopolitique, à forte portée idéologique, qui anime la politique étrangère étasunienne depuis le retour de Donald Trump aux affaires.
Un territoire convoité depuis longtemps par les États-Unis
Si l’on se penche sur la relation États-Unis-Groenland, on constate qu’elle est déjà ancienne. En avril 2025, dans les colonnes du New York Times, les journalistes Michael Crowley et Maggie Haberman rappellent cet état de fait : « Plusieurs présidents américains ont envisagé d’acquérir le Groenland. L’administration Truman, inquiète des menaces nazies pesant sur l’île pendant la Seconde Guerre mondiale, a offert au Danemark l’équivalent d’un milliard de dollars en 1946. ». Sans parler des propositions d’achat de l’île sous la première administration Trump (2017-2021). Mais ce qui est frappant ici, c’est de se rendre compte que le Groenland a toujours été perçu de manière mercantiliste et stratégique par les États-Unis, bien avant l’arrivée d’un Trump obsédé par la politique transactionnelle à la Maison-Blanche.
Ce postulat de l’ancienneté de la convoitise étasunienne du Groenland est rejoint par un article de Politico, qui revient sur la « longue lignée de prétendants » à l’acquisition du Groenland : « La première fois, c’était en 1867 lorsque le puissant secrétaire d’État de l’époque, William H. Seward, venant fraîchement d’acheter l’Alaska à la Russie, a lancé l’idée. ». L’article évoque les raisons de ces prétentions, avant tout motivées par la quête de ressources naturelles et de vastes territoires à exploiter, ce qui nous pousse à penser la continuité de la vision extractiviste des États-Unis jusqu’à aujourd’hui, puisque la volonté de Trump d’acquérir le Groenland repose sur les mêmes aspirations.
L’obsession du président étasunien pour la plus grande île du monde ne date pas de sa seconde présidence. Déjà lors de sa première administration (2017-2021), le locataire de la Maison-Blanche avait souhaité acheter le Groenland au Danemark. Ces déclarations avaient notamment été rapportées et analysées dans les colonnes du New York Times en août 2019. Les propos railleurs du président avaient alors suscité l’exaspération : « Au milieu d’un éclat de rire mondial, M. Trump s’est rebiffé et s’est emporté, comme il a coutume de le faire, qualifiant la Première ministre [danoise] de ‘’méchante’’ » parce qu’elle s’était opposée à la proposition d’achat étasunienne, jugée absurde par Copenhague. À l’époque, ces déclarations n’avaient donc pas été prises au sérieux, la manœuvre ayant été considérée comme une énième frasque de Donald Trump dans sa vision transactionnelle des relations internationales. L’article mentionne même que l’équipe de Trump s’inquiétait de ses déclarations sur le Groenland et avait la capacité de le restreindre dans ses actions (les fameux « adults in the room »). À la grande différence d’aujourd’hui, où l’administration étasunienne est composée de tous ce que les États-Unis comptent de va-t-en-guerre et de bellicistes acharnés, très loin de modérer les initiatives aventureuses de Donald Trump.
Stratégies d’influence et tentatives d’ingérence
Dans les manœuvres étasuniennes pour acquérir le Groenland, on a pu voir se mettre en place depuis le début de l’année 2025 une mécanique bien huilée de création d’un réseau d’influence et de tentatives d’ingérence dans les affaires internes de l’île, dans la plus pure tradition interventionniste des États-Unis. Le profil des individus impliqués, c’est sûrement le journal danois Politiken qui en parle le mieux. Dans un article d’août 2025, le journaliste Sebastian Stryhn Kjeldtoft identifie plusieurs responsables politiques et hommes d’affaire étasuniens activement engagés dans le rapprochement des deux pays, notamment avec l’objectif de discréditer le Danemark. Se basant sur des informations révélées par la chaîne publique danoise DR, il décrit un réseau composé pour la plupart « de responsables politiques et d’entrepreneurs », avec des investissements d’entreprises et de banques étasuniennes dans des projets miniers. Ces structures ont de l’influence ou appartiennent à l’État et l’on retrouve des personnalités liées à Washington comme Andrew Horn, « un ancien soldat commando et agent secret » étasunien reconverti en entrepreneur. Cet homme avait déjà agi sous la première présidence Trump pour acquérir le Groenland. Le journaliste mentionne également toute une galaxie d’influenceurs (dont Charlie Kirk, assassiné en septembre dernier) et de responsables politiques membres de la première administration Trump.
On peut donc observer ici le déploiement d’une stratégie d’influence (avec les influenceurs) doublée d’une tactique d’ingérence (via les investissements économiques) de la part des États-Unis. L’article entend par là nous signaler qu’au-delà des discours belliqueux se met en place un vrai plan de conquête sur le terrain.
Depuis la France, ces manœuvres étasuniennes sont également observées de près. Basé sur les mêmes informations que Politiken, Les Échos dépeint une stratégie pour créer les conditions d’un séparatisme groenlandais favorable aux intérêts des États-Unis. Le journal décrit par là une stratégie d’ingérence et ajoute que trois citoyens américains à l’origine de cette ingérence auraient recensé les noms de groenlandais favorables ou défavorables à la Maison-Blanche. Une manière d’infiltrer plus profondément encore la société groenlandaise en s’appuyant sur des relais locaux et en écartant les opposants potentiels.
Par ailleurs l’article apporte une information intéressante, arguant que ces opérations visent à « présenter défavorablement le Danemark dans les médias américains ». Washington désirerait en effet pointer la faiblesse du petit pays nordique dans un espace, l’Arctique, où cohabitent des géants (Russie, États-Unis). C’est aussi une manière de rabaisser la position européenne dans la région, Union européenne que Trump n’arrive pas à cerner et qui l’embarrasse grandement.
Si le Groenland suscite autant la prédation des États-Unis, c’est parce que l’île se situe à une place stratégique en Arctique et constitue en elle-même un foyer de ressources encore très peu exploitées. Militairement d’abord, « Copenhague avait accordé le droit aux États-Unis d’installer des bases militaires sur l’île géante » au sortir de la Seconde guerre mondiale et au début de la guerre froide, rappelle Romaric Godin pour Mediapart. L’article est très pertinent car il insiste sur l’aspect néocolonial de l’intérêt américain pour l’île sous souveraineté danoise, qui a donc déjà connu les affres de la colonisation. Il explique qu’avec Donald Trump, une conception extractiviste de la souveraineté s’impose et sert un « impérialisme de prédation ».
Moins dans une lecture critique, un article de Karoun Demirjian dans le New York Times publié en mars dernier revient sur les enjeux immédiats qui justifient une prise de contrôle du Groenland par les États-Unis. En rapportant la visite du vice-président américain JD Vance sur l’île, la journaliste rappelle la proximité du Groenland avec des routes maritimes stratégiques en Arctique, notamment les routes Asie-Europe et Asie-États-Unis, qui inclut par ailleurs la question du canal de Panamá. Sur le plan militaire, la base spatiale de Pittufik, située tout au nord du Groenland, pourrait faire partie du projet du « Dôme doré » (système de défense anti-missile qui couvrirait tous les États-Unis sur le modèle israélien), ce qui inclut donc dans l’équation le département de la défense (aujourd’hui de la guerre). L’article évoque aussi les ressources en pétrole et en gaz, principalement offshore, ainsi qu’en terres rares, dans l’objectif de concurrencer la Chine, le réchauffement climatique offrant une « opportunité » pour l’exploitation de ces ressources. Par ailleurs, ces ressources sont essentielles pour l’indépendance économique du Groenland, donc cruciales dans son chemin vers l’indépendance effective.
Le nouveau visage de la politique étrangère américaine : la « doctrine Donroe »
De nombreux articles, notamment dans la presse canadienne, tentent de définir la politique étrangère du second mandat de Trump en lui donnant le nom de « doctrine Donroe ». Ce terme, qui vient de Donald Trump lui-même, associe le prénom de l’actuel président avec le nom de famille du président James Monroe (1758-1831). Ce dernier, lors de ses deux mandats successifs (1817-1825), avait souhaité que les États-Unis soient la seule puissance d’influence sur le continent américain, la fameuse « doctrine Monroe ». Un article dans La Presse avait alors résumé la politique étrangère trumpienne en ces termes, rappelant celle d’il y a 200 ans : « On ne peut pas être la première puissance mondiale si on n’est pas la première puissance régionale ». Cet état de fait illustre ainsi la vision utilitariste des États-Unis, qui cherchent à repousser toujours plus loin leurs frontières (via notamment le mythe de la « destinée manifeste »), par l’acquisition de lieux stratégiques avec l’objectif de projeter leur puissance dans une « sphère d’influence ».
Mais cette logique annexionniste et prédatrice de la part des États-Unis ne s’arrête pas au Groenland. En effet, depuis son élection, Donald Trump s’est attaqué à de multiples pays du continent (Venezuela, Panama, Canada). Il s’agit donc d’un phénomène beaucoup plus large, qui répond à la volonté étasunienne de dominer de manière exclusive l’hémisphère occidental, de l’Alaska à la Terre de Feu. Une sorte de doctrine Monroe bis. Encore une fois, la presse canadienne est pertinente pour décrire cette stratégie. Écrivant dans la rubrique opinions du Journal de Montréal, le journaliste Pierre Martin fait l’inventaire des bouleversements en cours dans les Amériques : « Dans l’hémisphère, les États-Unis vont traiter aux petits oignons les pays dont les leaders se prosternent devant Trump, comme le Salvador et l’Argentine, et mater les autres avec des tarifs arbitraires (Brésil, Canada) ou des menaces de frappes militaires (Venezuela, Mexique) ». Par une stratégie menaces-récompenses, une sorte de retour du fameux « Big Stick » de Theodore Roosevelt, Donald Trump entend transformer la politique étrangère des États-Unis, en la rendant plus agressive et interventionniste que jamais.
Une contradiction quand on sait qu’une grande partie de son électorat embrasse l’isolationnisme. Cependant, Pierre Martin explique que « ces actions sont compatibles avec le message autoritaire que Trump envoie à l’intérieur », avec les déportations de masse et la répression de l’opposition. Dans Mediapart, François Bougon reprend les propos du nouvel envoyé spécial de la Maison-Blanche, Jeff Landry, qui assume la renaissance de la vieille doctrine étasunienne de pré-carré : « Donald Trump arrive et dit : la doctrine Monroe existe bien, il est nécessaire de protéger les intérêts américains dans ces pays et dans l’hémisphère occidental ». Une stratégie qui s’affirme et s’installe dans le discours des représentants politiques étasuniens.
Réactions européennes et groenlandaises : résistance ou impuissance ?
Nous l’avons déjà dit, le Danemark est un allié de longue date des États-Unis, depuis la Seconde guerre mondiale au moins. Il est alors intéressant de se pencher sur les réactions de Copenhague face à la nouvelle diplomatie menaçante déployée par Donald Trump vis-à-vis du Groenland. Depuis 2019, comme nous l’avons abordé, le ridicule initial de la proposition de Washington s’est transformé en problème sérieux pour le petit pays scandinave qui exerce encore malgré tout sa souveraineté sur la plus grande île du monde. Preuve en est, il est mentionné dans l’article de Politiken précédemment cité que le renseignement danois considère que les États-Unis comme un « État hostile », au même titre que la Chine. Un changement radical de perspective, quand on sait que le Danemark et les États-Unis sont tous deux membres de l’OTAN. Dans les pages opinions du New York Times, en février dernier, la députée danoise et européenne Gitte Seeberg réagissait aux côtés de l’ancien président du Conseil Circumpolaire Inuit Aqqaluk Lynge aux prétentions étasuniennes sur le Groenland. Dans une position quasiment unanime, l’un représentant le territoire colonisé, l’autre l’État colonisateur, ils dénoncent la convoitise de Washington et affirment qu’il existe un sentiment d’unité entre groenlandais et danois face aux menaces d’annexion. Selon eux, la seule voie vers l’indépendance pour le Groenland est en restant aux côtés du Danemark. La députée ne nie cependant pas le rôle des États-Unis en Arctique, notamment militairement parlant, et explique que les étasuniens sont toujours les bienvenus au Groenland pour y investir. Cette position ambigüe vis-à-vis des États-Unis, autrefois allié de confiance, rejoint l’attitude européenne par rapport à Trump, souvent jugée trop timorée.
Dans l’article des Échos,il est rapporté que le ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot s’est rangé derrière les inquiétudes danoises, dénonçant la convoitise étasunienne et soulignant la montée de la conflictualité en Arctique. La France prend donc elle aussi très au sérieux le bouleversement géopolitique en cours outre-Atlantique.
Pour comprendre le changement qui s’opère à Washington concernant la stratégie géopolitique des États-Unis, il est absolument nécessaire d’appréhender la position du Groenland, qui reste après tout le premier concerné par les menaces de Trump. Dans l’article d’opinion du New York Times que nous avons commenté juste avant, nous avions présenté la position danoise. Ici, ce sont les propos d’Aqqaluk Lynge qui nous intéressent et à travers lui la vision groenlandaise de la situation actuelle. Il explique que le pays est déjà préparé aux tentatives d’influence, ayant dû faire face à la convoitise chinoise dans les années 2010. Par ailleurs, il n’est absolument pas dans l’intérêt des groenlandais de retomber dans une nouvelle forme de colonisation après leur lente émancipation de la tutelle danoise. Le Groenland a sa propre identité, inuite, qui est forte dans le pays et inspire d’autres populations autochtones dans d’autres pays de l’Arctique, maltraitées par leur gouvernement et notamment aux États-Unis. La défiance vis-à-vis de Washington est alors plutôt importante.
Mais le gouvernement groenlandais, autonome, a aussi mis en place des actions concrètes pour contrer l’expansionnisme étasunien. Dans un article du 15 novembre dernier, Courrier International rapportait le vote d’une loi « pour limiter le droit d’accès à la propriété pour les étrangers », introduisant désormais un devoir de résidence et un impôt pour accéder à la propriété. Le journal rappelle aussi que la totalité des terres du pays appartiennent à l’État. La propriété privée ne correspond donc qu’à « un droit d’usage d’une parcelle spécifique ». L’ancien premier ministre groenlandais a également réprouvé la visite de JD Vance en mars, au moment des élections législatives, un déplacement vu comme une « démonstration de force », rapporte Le Monde. La Maison-Blanche avait alors plutôt parlé d’une « démarche amicale ». Le journal local Sermitsiaq rapportait ainsi en novembre que le gouvernement étasunien avait souhaité organiser une rencontre avec le nouveau premier ministre du Groenland, Jens-Frederik Nielsen, dans le dos des danois, alors même que le Danemark doit être présent lors des réunions qui touchent à la politique étrangère et à la sécurité de l’île.
Ainsi, nous avons pu prendre la mesure de ce qui se trame dans l’Atlantique Nord depuis que Donald Trump est revenu aux affaires à Washington. Le Groenland, territoire stratégique mais aussi nation en devenir, est pris dans un jeu global de recoupage du monde en sphères d’influence, dans un espace l’Arctique, qui se conflictualise. La mentalité du président étasunien, mercantiliste et prédatrice, est désormais devenue une inspiration pour la pensée géostratégique des États-Unis, appuyée par des idéologues, des hommes d’affaires et des responsables politiques engagés dans une croisade idéologique pour « rendre à l’Amérique sa grandeur ». Mais de quelle « Amérique » parle-t-on ? Est-ce seulement les États-Unis ? Ou bien se prolonge-t-elle sur tout un continent ? Nous serons sûrement très vite amenés à changer de perspective, au vu des bouleversements en cours…
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