Je vous propose dans ce premier long format de revenir sur les manifestations massives qui ont lieu en ce moment en Serbie afin de comprendre leurs ressorts, les acteurs qui y participent mais aussi ceux qui s’y opposent, les dynamiques politiques dans ce pays frontalier de l’UE et à l’histoire mouvementée ainsi que les résonances de ce conflit social et politique avec d’autres soulèvements qui ont cours actuellement ailleurs dans le monde. Peut-on y voir une résistance démocrate, à tendance révolutionnaire, face à un gouvernement autoritaire d’extrême-droite ? La corruption est-elle le seul motif de cette colère ? Le pouvoir est-il en capacité de résister longtemps à la rue ? Quelles sont les réactions à l’international ? Autant de questions auxquelles je vais tenter de répondre dans cet article grand format, pour Le Courrier des Mondes.

L’étincelle : l’accident de la gare de Novi Sad
Pour comprendre le soulèvement, il faut revenir à l’étincelle qui l’a déclenché, autrement dit l’effondrement d’une partie du toit de la gare de Novi Sad, deuxième ville du pays, le 1er novembre dernier. L’accident avait provoqué la mort de 14 personnes. Mais quel est le lien avec la corruption dénoncée par les manifestants ?
Car très vite, dès le lendemain, des rassemblements de citoyens, en grande partie constitués d’étudiants, réclamaient le départ de plusieurs responsables politiques, amenant effectivement à la démission le 5 novembre du ministre des transports Goran Vesić. Dès le 3 novembre, les manifestations, qui s’étaient déjà propagée jusqu’à la capitale Belgrade, parlaient de « crime » pour évoquer l’accident tragique. Le président nationaliste serbe, Aleksandar Vučić, avait alors eu un discours ferme à l’égard de certains de ses ministres, dénonçant lui aussi les zones d’ombres derrière l’accident. De son côté, la justice s’est emparée de cette affaire et a interrogé des dizaines de responsables impliqués dans les travaux de rénovation de la gare, qui venaient tout juste de s’achever mais qui avaient été effectués de manière expéditive. La mauvaise gestion des infrastructures publiques a alors été pointée du doigt, la reliant immédiatement au sujet de la corruption, endémique en Serbie.
La corruption en Serbie, parlons-en.
Une corruption généralisée et un État en dérive autoritaire
En m’appuyant sur le rapport d’évaluation sur la Serbie du GRECO (Conseil de l’Europe), qui s’occupe au niveau européen d’apporter des solutions pour lutter contre la corruption politique, j’ai constaté que la Serbie avait connu en 2020 son pire indice de perception de la corruption depuis 2012. Entre temps, le gouvernement serbe avait changé de main, les nationalistes ayant précisément repris le pouvoir en 2012. Faut-il y voir une corrélation ? En tout cas, le document souligne que la corruption dans le pays est vue comme un fait largement généralisé.
Mais les manifestants pourraient aussi avoir d’autres raisons de descendre dans la rue.
On peut ainsi constater en parallèle une chute de l’indice global des libertés civiles entre 2018 et 2021, faisant de la Serbie un pays désormais « partiellement libre ». En effet, depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Aleksandar Vučić a exacerbé la dynamique de glissement autoritaire de l’État serbe. Ainsi, il bénéficie d’un environnement médiatique qui lui est largement favorable, lui permettant entre autres de développer une stratégie de communication efficace autour de sa personne et de disposer d’appuis pour remporter les scrutins intermédiaires, à l’image des législatives de 2020, qui avaient donné à son parti une écrasante majorité. Par ailleurs, Vučić se prend à imiter son homologue hongrois Viktor Orbán, en traquant les ONG et les médias libres et en les calomniant allègrement dans l’objectif de les discréditer. De plus, l’ONG Amnesty International alerte en 2023 sur les cas de fraudes électorales, assez répandus en Serbie, aussi bien lors des scrutins nationaux que locaux et affirme que « les accusations de corruption à tous les niveaux de la fonction publique ont persisté ».
Comme dans d’autres régimes dits « hybrides », le gouvernement serbe s’emploie à cacher des situations de crise à la population, participant à ce climat de tromperie que dénoncent les manifestations actuelles. Ainsi, RFI relève qu’en 2020, « les autorités ont aussi beaucoup menti sur l’épidémie de Covid-19, masquant des chiffres » alors que les hôpitaux étaient saturés. Plus grave encore, Le Monde et Le Courrier des Balkans ont révélés les liens qui existent entre l’État serbe et les mafias locales, qui peuvent être amenées à rendre des services au gouvernement de Vučić.
Enfin, il faut noter la recrudescence de la violence armée dans un pays qui compte 39,1 armes à feu pour 100 habitants, deux fois plus qu’en France, des chiffres relayés par le journal Le Monde en 2023. Plusieurs fusillades avaient en effet ensanglanté la Serbie cette année-là, notamment dans une école de la capitale Belgrade.
Mais je vais tacher de ne pas me perdre en entrant trop dans les détails.
Des revendications de plus en plus anti-autoritaires
Il est à présent nécessaire de se recentrer sur le coeur des revendications des manifestants. Si l’accident de la gare de Novi Sad, évènement de forte intensité émotionnelle et à la portée éminemment symbolique, a été dénoncée massivement de manière quasiment exclusive au départ, les objets de la lutte se sont progressivement étoffés à mesure que le soulèvement prenait de l’ampleur. Ainsi, comme dans toute mobilisation de longue durée, la répression des autorités a entraîné la dénonciation de l’arbitraire politique par les manifestants et la demande de libération des personnes arrêtées. Dans un pays comme la Serbie, ces actions du pouvoir ont été dénoncées comme des violations flagrantes de l’État de droit par les citoyens mobilisés, qui se sont emparés de cette question pour faire durer le mouvement et l’élargir. Dans le même temps, depuis le début, ils affirment que leur mouvement reste apolitique.
Les jeunes serbes, très majoritaires dans ce soulèvement initié par des étudiants, et qui, selon le Guardian, « ont de plus en plus de sentiment qu’il n’y a pas grand-chose à perdre » à revendiquer un changement de régime, s’en sont donc rapidement pris à la figure la plus représentative de l’État : le président Vučić.
Le 28 janvier 2025, c’est néanmoins le premier ministre qui a démissionné de son poste, alors que le président se déclarait prêt à parler aux manifestants si ces derniers cessaient de défiler dans la rue, invoquant des risques pour « notre économie » si le soulèvement venait à se prolonger. Il a même entamé des procédures permettant de libérer certains manifestants. Aleksandar Vučić a dû à ce moment là se mordre les doigts, lui qui avait accusé les manifestants de faire partie d’un complot fomenté par l’étranger, une tactique d’attaque très couramment employée par les autocrates dans les moments de crises.
Les maigres concessions accordées par le gouvernement n’ont évidemment pas suffit à calmer la révolte, puisque le 15 mars, deux mois après le début de « l’ouverture » proposée par le président, fut la journée de mobilisation qui a réunit le plus grand nombre de personnes. En effet, Le Monde parle de « près de 300 000 Serbes de tous horizons » qui ont afflué vers Belgrade ce jour-là. Le même jour, « une puissante déflagration a provoqué une vague de panique » selon un article du Courrier des Balkans, qui pourrait correspondre à une arme sonique, « interdite en Serbie », utilisée par la police dans le but de disperser la foule. Une technique répressive particulièrement perverse. L’ouverture d’une enquête a immédiatement été exigée par les étudiants de la faculté de Belgrade, faculté qu’ils occupent depuis l’accident de Novi Sad. Sans dénier l’existence en Serbie d’une telle arme, les autorités ont cependant contesté l’avoir employée. Outre cet incident, les manifestants revendiquent la fin des poursuites pénales contre les étudiants et les enseignants mobilisés.
En ce mois d’avril, les mobilisations continuent, un rassemblement ayant eu lieu le 4 avril à Belgrade pour la Journée des étudiants toujours selon l’article du Courrier des Balkans. Ces derniers ont par ailleurs reçu les encouragements du recteur de la faculté de médecine de la capitale, un signe que les directions universitaires se positionnent en faveur du mouvement. De son côté, le président Vučić, à l’occasion de cette journée, a apporté son soutien, de manière visiblement provocante, aux étudiants opposés au mouvement « en portant un t-shirt sur lequel était écrit « Je suis aussi Ćaci » », surnom donné à ceux qui contestent le soulèvement.
Et l’Europe dans tout ça ?
Il est intéressant de s’intéresser à la voix – ou plutôt à l’absence de voix – de l’Union européenne dans cette affaire. En effet, celle-ci semble rester à distance depuis le début des manifestations, alors qu’elle avait déjà pris fait et cause par le passé pour des soulèvements similaires dans d’autres pays, notamment en Ukraine et en Biélorussie. Ainsi, Florent Marciacq, chercheur à l’Ifri, explique dans un article de Libération que « l’UE est prise dans ses contradictions » face au gouvernement serbe et que sa réaction « ira difficilement au-delà d’un appel au calme ».
De plus, la Serbie, quelque soit la couleur du gouvernement en place, a toujours désiré l’adhésion à l’Union européenne, ce qui complique la tâche pour Bruxelles qui doit faire dans la dentelle avec Belgrade pour ne pas se mettre à dos un pays stratégique en Europe, par ailleurs très proche de la Russie et de la Chine. Cette dernière y a notamment largement investi économiquement, rendant la Serbie « toujours plus dépendante de la Chine » selon les mots du Courrier des Balkans.
Un pays fracturé mais qui résiste malgré tout
Pour finir, ce soulèvement populaire, toujours en cours à la publication de cet article, est un profond signal envoyé au gouvernement serbe, qui a depuis des années passé sous le tapis le sujet de la corruption et intensifié les divisions au sein de la société serbe, déjà meurtrie par les guerres ethniques et les crimes contre l’humanité des années 1990. Mais ce mouvement montre aussi que ces divisions peuvent être surmontées et retournées en union face à un régime sur la pente autoritaire.
Enfin, en cette année 2025 où les incertitudes internationales sont nombreuses, plusieurs signes semblent montrer qu’une sorte de « printemps des peuples » est en train de succéder à un « hiver autoritaire », en particulier marqué par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. En effet, des mobilisations essaiment un peu partout dans le monde, à l’image de la Turquie, de la Corée du Sud, des États-Unis ou encore, plus proche de la Serbie, de la Hongrie. La Serbie s’inscrit donc dans un mouvement plus large de lutte et de résilience contre l’autoritarisme, force nouvelle qui pourrait venir contrecarrer une dynamique mortifère qu’on aurait pu penser irrémédiable.
Sources :
https://rm.coe.int/cinquieme-cycle-d-evaluation-prevention-de-la-corruption-et-promotion-/1680a7216c
https://www.rfi.fr/fr/europe/20200731-la-d%C3%A9rive-autoritaire-saggrave-en-serbie
https://www.courrierdesbalkans.fr/Serbie-Veljko-Belivuk-un-chef-de-gang-au-service-de-l-Etat
https://www.courrierdesbalkans.fr/Les-etudiants-adressent-une-cinquieme-revendication
https://www.courrierdesbalkans.fr/Economie-la-Serbie-toujours-plus-dependante-de-la-Chine
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