Le Courrier des Mondes

Culture : Exposition « L’Écologie des choses », à la Maison de la Culture du Japon

Du 30 avril au 26 juillet 2025, la Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP), située quai Jacques Chirac dans le 15ème arrondissement, met à l’honneur douze artistes japonais d’avant-garde. Sur une période s’étalant des années 1970 à aujourd’hui, l’exposition met en lumière l’impact de l’industrialisation et de la modernisation du Japon au sortir de la Seconde guerre mondiale sur les perceptions de ces artistes, en lien avec le mouvement artistique Mono-ha (« l’école des choses »). Le Courrier des Mondes s’y est rendu pour vous ce samedi, à l’occasion de son premier reportage. Découverte.

L’affiche de l’exposition « L’Écologie des choses », à la Maison de la Culture du Japon (photo : Charlie Roux).

Il faut prendre l’ascenseur pour se rendre dans la salle d’exposition, qui se trouve au deuxième étage de la Maison de la Culture du Japon, bâtiment de onze étages datant de 1997 et situé à proximité de la Tour Eiffel face au pont de Bir-Hakeim. L’exposition débute par un large panneau explicatif sur lequel est inscrit le nom des artistes mis en avant : Sachiko Kazama, Noboru Takayama, Kishio Suga, Yoko Ono, Hiroshi Yoshimura… En tout, douze hommes et femmes sont exposés dans cette salle de 500 m² divisée en quatre secteurs.

Il est tout de suite précisé que les œuvres exposées, qui se caractérisent par leur très grande diversité plastique, ne sont que des échantillons du corpus de ces douze artistes. En effet, seules celles déjà entreposées en France ont été sélectionnées pour l’exposition. Celle-ci entend mettre en question « les relations entre les choses, les hommes et l’environnement », selon les mots de Hitoshi Suzuki, président de la MCJP, au travers des multiples bouleversements qu’a connu le Japon à partir de la fin de la Seconde guerre mondiale. Cette toile de fond est ainsi perceptible en permanence au fil de la visite, en plus de la question environnementale, elle aussi omniprésente.

« Cet  »environnement » n’est pas seulement l’environnement naturel, il est aussi l’environnement social qui influe sur nos vies. »

Hitoshi Suzuki, président de la MCJP

Le mouvement Mono-ha (ou Fluxus) : un retour à l’origine des objets

Les artistes exposés sont pour beaucoup raccrochés au mouvement Mono-ha, aussi appelé Fluxus ou « École des choses », un courant artistique qui « prône le primat de la matière et la soumission à la vérité des matériaux tels qu’ils interagissent avec leur environnement ». En effet, les matières et les objets utilisés pour les créations plastiques sont directement tirés de l’environnement urbanisé japonais, à l’image de Zoo, une œuvre de Noboru Takayama, qui consiste en un agencement en trois ensembles de traverses de bois utilisées pour le chemin de fer et qui servent ici à figurer le cycle de vie d’une rivière. Le but recherché est de reconnecter ces matériaux transformés par la main humaine à leur essence originelle et ici, avec l’évocation du transport ferroviaire incontournable au Japon, de mettre en lumière « l’histoire et la mémoire » gravées sur ces traverses.

Zoo, de Noboru Takayama, sûrement l’œuvre la plus imposante de l’exposition (photo : Charlie Roux).

Immersion visuelle et auditive

Mais l’exposition abrite aussi des œuvres plus subjectives, réalisées sur d’autres supports, notamment papier, audio et vidéo. Ainsi, un peu plus loin au cours de la visite, nous découvrons cinq écrans parfaitement alignés qui diffusent, sur fond de bruits de nature et de notes de piano, des images filmées de paysages naturels. L’artiste Hiroshi Yoshimura utilise la musique ambient pour insister sur la dimension immersive du paysage, qui peut être transcrit en mélodie en observant son mouvement.

On retrouve le même artiste par la suite, où l’on apprend qu’il est « reconnu comme un pionnier de la musique ambient au Japon ». Lui aussi a été inspiré par le courant Fluxus, « qui prône une symbiose entre l’art et la vie », symbiose qui peut s’observer sur les sound letters, des petites cartes de papier qui transcrivent en notes de musique les mouvement d’un paysage dans le vent.

Une sound letter écrite par l’artiste Hiroshi Yoshimura (photo : Charlie Roux).

On retrouve ici encore une fois la volonté de donner du sens à l’environnement pour « créer des atmosphères » qui « amènent dans un état d’esprit différent ». Hiroshi Yoshimura a ainsi réalisé plusieurs albums autour de cette expérimentation visuelle et auditive.

Au bout de la salle d’exposition, on pénètre dans une pièce plongée dans le noir où est diffusé le travail des deux jeunes artistes Hideki Umezawa et Koichi Sato sur trois grands écrans, un en anglais, un autre en français et le dernier en japonais. Reprenant des éléments de la musique ambient, il y ajoutent des projections filmées de paysages naturels et citadins au Japon, où l’eau prend une importance centrale. Le but de leur travail est de souligner le rôle de celle-ci dans l’archipel, en parallèle des défis liés à l’industrialisation. Il est d’ailleurs indiqué que toutes les plaines japonaises pourraient à terme devenir des zones inondables.

La trajectoire de l’eau est ainsi mise en récit dans ce triptyque envoûtant (car les trois écrans diffusent chacun des choses différentes) où se mêlent images de lacs calmes et brumeux et prises de vues de barrages et de constructions humaines. Des plans montrent également un personnage seul dans son appartement où trône sur une table un verre rempli, comme un clin d’œil pour signifier l’aboutissement du parcours de l’eau. En plus de cela, on peut ressentir une certaine mélancolie, qui a trait à la lenteur des prises de vues de paysages statiques et déserts qui peuvent nous faire penser à des espaces liminaux. Séquence douce-amère.

Une des séquences des films issus des travaux de Hideki Umezawa et Koichi Sato (photo : Charlie Roux).

Une place importante accordée aux artistes femmes

En sortant de cette pièce, on tombe sur les œuvres de Sachiko Kazama, une artiste féminine qui travaille autour de la recomposition du littoral japonais par l’activité humaine et les pressions de l’urbanisation. Sur des supports divers, elle donne à voir « l’impermanence de toute chose », un thème central dans l’art japonais. Elle réalise ainsi des tableaux semblables stylistiquement aux estampes de Hokusai mais uniquement en noir et blanc et sur aluminium, convoquant les techniques du manga. Par ailleurs, elle s’attache à montrer plus objectivement les bouleversements des zones côtières japonaises en récupérant des photographies prises en un même lieu mais à différents moments afin d’en exposer les transformations. La catastrophe de Fukushima est un évènement qui rode autour de ses œuvres, puisque les destructions qu’elle a engendré ont profondément marqué le paysage littoral et la société. Ainsi, on a encore une fois affaire aux « relations entre les choses, les hommes et l’environnement ».

New Matsushima, les dessins sur aluminium de Sachiko Kazama (photo : Charlie Roux).

Deux autres femmes artistes sont exposées dans cette partie de la salle : Mieko Shiomi et Yoko Ono, connue en Europe pour avoir été en couple avec John Lennon. Y sont exposées des œuvres encore plus curieuses que les précédentes. Yoko Ono a ainsi créé A box of smile, une boîte où l’on découvre son reflet en l’ouvrant et où il est indiqué de sourire, « permettant ainsi à l’œuvre de trouver une forme d’accomplissement ».

Plus surprenant encore, les créations de Mieko Shiomi sont en réalité des « instructions simples à interpréter et à exécuter de manière libre à partir de matériaux dans un état fluide, mouvant, éphémère », à l’image de l’eau par exemple. Ce type d’œuvre est directement issue du mouvement Fluxus, puisqu’elle « demande à son détenteur son activation ».

Une des instructions de Mieko Shiomi (photo : Charlie Roux).

Lien intergénérationnel

Ce qui frappe au cours de cette exposition, c’est sa dimension immersive. Du fait de la grande variété de techniques et de supports utilisés par tous ces artistes, les œuvres sont uniques et produisent à chaque fois un effet nouveau sur le visiteur. La présence de la musique et des bruits de nature donnent une ambiance particulière à l’exposition, qui s’en trouve sublimée.

« L’enjeu de cette exposition est aussi de souligner la singularité avec laquelle ces artistes font appel à leur médium et à leur sensibilité, n’hésitant pas à bousculer leurs pratiques et leurs matériaux, pour concevoir et partager des œuvres plus attentives à nos manières d’habiter. »

Site de la Maison de la Culture du Japon

La grande diversité des artistes est également à mentionner. Appartenant tous sensiblement au même courant, mais à des âges différents et sans forcément s’être rencontrés, ils parviennent à créer des passerelles entre leurs œuvres, qui dialoguent entre elles et se complètent, aussi bien sur l’aspect plastique que sur les messages qu’elles entendent faire passer. On comprend ainsi beaucoup mieux l’importance de l’environnement et la nécessité de sa protection dans une société japonaise urbanisée et industrialisée particulièrement vulnérable aux aléas naturels mais où la nature prend une place conséquente, à la fois sur le plan artistique et proprement humain.

L’exposition est à voir jusqu’au 26 juillet à Paris et un deuxième volet sera organisé à Marseille à partir de février 2026 au Frac Sud – Cité de l’art contemporain.

Détails de l’exposition sur : https://www.mcjp.fr/fr/la-mcjp/actualites/l-ecologie-des-choses

Une réponse à « Culture : Exposition « L’Écologie des choses », à la Maison de la Culture du Japon »

  1. Avatar de connoisseurexuberant380338452e
    connoisseurexuberant380338452e

    Excellent reportage ! J’aime beaucoup l’ajout de photos et la qualité de votre plume !

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