Je vais aujourd’hui répondre à la question posée par Julia.
Le sujet étant relativement vaste, je me permettrais de le fractionner en plusieurs thématiques, basée sur une certaine cohérence chronologique.
Une crise politique d’une décennie déjà
Le Brésil est un pays qui fait souvent l’actualité, notamment lorsqu’il est traversé par des soubresauts politiques et sociaux, ce qui est particulièrement le cas depuis une dizaine d’années.
En effet, en 2016, la présidente Dilma Roussef, dauphine du très charismatique président de gauche Luiz Inácio Lula Da Silva qui lui avait succédé en 2011, est destituée par le Congrès. Elle est accusée d’avoir maquillé les déficits publics durant son mandat alors qu’un grave crise économique s’abattait sur le pays. Dans la foulée, Lula est condamné à une peine de prison en 2017 pour « corruption passive et blanchiment d’argent », rappelle L’Humanité. Cependant, d’importantes suspicions pèsent sur ces procédures judiciaires, qu’une grande partie de l’opinion brésilienne juge orchestrées par une droite et une extrême-droite revanchardes.
Entre 2016 et 2019, c’est le chef de file du centre-droit et ex-vice-président de Dilma Roussef, Michel Temer, qui assure l’intérim de la présidence.
En octobre 2018, dans le contexte mondial de la montée du populisme d’extrême-droite, Jair Bolsonaro, connu pour ses positions politiques racistes et violentes, est élu à la tête du Brésil. Il débute alors un mandat de quatre ans marqué par une augmentation drastique de la pauvreté, l’accélération de la destruction de l’Amazonie et une gestion catastrophique de la pandémie de Covid-19 (France Info). En plus de cela, Mediapart souligne que l’intéressé, lui-même ancien membre de l’armée, s’est rapproché de militaires nostalgiques de la dictature (1964-1985) en les plaçant à des postes clés, notamment son vice-président. « L’armée détient toujours les principaux postes d’un gouvernement dans lequel officient 6 000 militaires », explique le journal fin 2022. Outre la grande muette, Bolsonaro peut toujours compter sur les évangéliques, très puissants au Brésil et qui s’élèvent contre bon nombre d’idées progressistes. Véritable vivier électoral, les évangéliques représentent « au moins 30 % de la population », avance Mediapart.
C’est dans ce contexte que sont intervenues les élections présidentielles d’octobre 2022, avec le retour en politique de Lula, finalement libéré de prison en novembre 2019. Bien qu’ayant effectué deux mandats entre 2002 et 2010, le leader de la gauche brésilienne peut à nouveau se représenter. Au terme d’une campagne très violente face à Jair Bolsonaro, il parvient à battre le président sortant, avec un peu plus de 50 % des voix, le résultat le plus serré à une élection présidentielle dans le Brésil post-dictature.
La dérive bolsonariste contrecarrée par la justice ?
Après cette mise en contexte, primordiale pour comprendre le Brésil actuel, penchons nous sur le mandat de Lula, en cours aujourd’hui. Cette période est évidemment marquée par une montée en puissance de la polarisation du pays et par les démêlés judiciaires de l’ex-président Bolsonaro.
Le 8 janvier 2023, quelques jours seulement après l’investiture de Lula, des centaines de partisans bolsonaristes prennent d’assaut le Congrès, le palais présidentiel et la Cour suprême à Brasília, la capitale fédérale, et appellent à un coup d’État de l’armée. La révolte d’extrême-droite est finalement stoppée mais laisse une grave séquelle dans les fondements de la démocratie brésilienne alors que Bolsonaro, exilé aux États-Unis, est soupçonné d’avoir fomenté une tentative de coup d’État militaire pour renverser son successeur. Cet épisode rappelle immanquablement l’assaut du Capitole par des centaines de militants trumpistes en janvier 2021. Les similitudes sont d’ailleurs frappantes.
Enfin, cette année s’est ouvert le procès de Jair Bolsonaro devant la Cour suprême « directement accusé d’une tentative de coup d’État » après avoir perdu l’élection présidentielle, écrit RFI. Le Courrier des Mondes avait consacré un article à ce procès, au cours duquel la Cour suprême avait directement accusé Jair Bolsonaro de tentative de coup d’État. Nous avions souligné à cette époque le caractère unique de cette accusation « puisqu’aucun autre ex-président avant Jair Bolsonaro n’avait été mis en accusation pour rébellion contre la démocratie ». Le procès est toujours en cours. Son issue permettra de montrer si oui ou non la démocratie brésilienne sort renforcée de cette crise.
Lula, entre volontarisme international et bilan intérieur mitigé
Silvia Capanema, maître de conférence à la Sorbonne Nouvelle et interrogée par RFI, détaille les axes programmatiques du président brésilien en soulignant son volontarisme, notamment en terme de politique étrangère : « il avait trois priorités : le combat contre la faim, faire passer ses mesures économiques et reprendre l’agenda international ». En effet, depuis son retour au pouvoir, Lula s’est illustrée par son engagement marqué dans les Brics+, qui se sont élargis à cinq nouveaux membres en 2024, mais aussi par son souhait de négocier un accord de libre-échange entre le Mercosur et l’Union Européenne. Cependant, en ce qui concerne la guerre en Ukraine, le président brésilien est jugé par le camp occidental comme trop favorable à la Russie de Poutine. En effet, celui-ci avait affirmé lors de sa campagne que Volodymyr Zelensky était « « aussi responsable » de la guerre que Vladimir Poutine » (Le Monde).
Sur Gaza, Lula a dénoncé les crimes qui y sont commis par l’armée israélienne, parlant clairement de génocide, notamment en donnant « une leçon d’humanité sous les yeux de Macron » lors d’un déplacement à Paris, comme l’écrit L’Humanité. Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS, détaille la position de fond du président brésilien sur la situation à Gaza, en expliquant que selon lui, être humaniste consiste à s’indigner à la fois contre les crimes commis par le Hamas et à la fois contre les crimes commis par Israël sur la population palestinienne de l’enclave. La dimension coloniale de l’occupation israélienne fait également partie de la grille de lecture du chef de l’État.
Sur le plan intérieur, Lula est désavantagé par un parlement majoritairement à droite, écrit dans un briefing l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI). Cependant, L’Humanité note que « les politiques de gauche de Lula ont permis de faire sortir 3,5 millions de personnes de la pauvreté en 2025 », ce qui a permis « à près de 24 millions de personnes de ne plus dépendre de « Bolsa Familia », le principal programme social brésilien de lutte contre la faim et l’extrême pauvreté ». Ces réussites montrent que le président est parvenu à surmonter l’absence de majorité au Congrès. Le Monde temporise néanmoins l’importance du succès de ces mesures dans l’opinion en soulignant que Lula souffre d’une forte impopularité depuis le milieu de son mandat, notamment dû à l’inflation mais aussi à l’usure du pouvoir, tombant quasiment au même niveau que son prédécesseur.
En fin de compte, le Brésil semble loin d’être sorti de son marasme politique, social et économique, même si la présidence de Lula a montré les signes d’une amélioration manifeste des conditions de vie des brésiliens et le retour du géant d’Amérique latine sur la scène internationale après quatre ans d’absence. Alors que les élections présidentielles de 2026 approchent, l’enjeu sera sûrement pour le pays de surmonter ses divisions profondes et de tester à nouveau la résistance de son système démocratique face à la menace de l’extrême-droite.
Sources :
France Info – Présidentielle au Brésil : quel bilan pour Jair Bolsonaro ?
Mediapart – Pourquoi Bolsonaro, président désastreux, est-il encore aussi soutenu au Brésil ?
L’Humanité – Gaza : à Paris, Lula donne une leçon d’humanité sous les yeux de Macron
IRIS – Lula et la guerre à Gaza | Les mardis de l’IRIS
IFRI – Les enjeux politiques au Brésil après un an de présidence Lula
Le Monde – Au Brésil, le président Lula victime d’une spectaculaire chute de popularité
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