Le Courrier des Mondes

Réponse : Quelle est la situation actuelle en Ukraine ? Quelles sont les dernières décisions militaires et diplomatiques connues du Kremlin ?

Je vais aujourd’hui répondre à la question posée par Julia.

En effet, le conflit russo-ukrainien passe en ce moment relativement sous les radars, avec la guerre israélo-étasunienne en Iran, qui capte l’attention médiatique mondiale. Il est donc intéressant de se pencher sur cette zone, où se déroulent des évènements importants pour le reste du monde.

La situation sur le terrain

Au 2 avril 2026, selon le site du Ministère français des Armées et des anciens combattants, la Russie contrôle totalement ou partiellement 6 oblasts de l’est ukrainien, une situation qui n’a guère évolué depuis de nombreux mois. Plusieurs séries de frappes russes ont par ailleurs touché les agglomérations ukrainiennes, jusqu’à loin dans l’ouest du pays, une zone relativement épargnée par la guerre. Ce que l’on peut retenir, c’est que le conflit se caractérise par une guerre de positions très lente et sans renversements majeurs sur le front.

Vous trouverez ci-dessous la carte présente sur la page du site, qui résume les évolutions sur le terrain au cours de ces dernières 24 heures.

Situation du conflit russo-ukrainien au 2 avril 2026 (source : Ministère des Armées et des anciens combattants).

Cependant, certaines évolutions ces derniers mois sont à mentionner, notamment dans le camp ukrainien.

Depuis février, l’armée ukrainienne a réalisé des avancées sur le front, reprenant « environ 400 kilomètres carrés » dans les régions de Dnipropetrovsk et Zaporijjia, « forçant Moscou à redéployer ses troupes et perturbant largement ses préparatifs pour une grande offensive estivale », écrivait Mediapart le 22 mars dernier. La Russie s’était emparée de ces territoires très récemment, au cours de l’hiver.

L’Ukraine est par ailleurs parvenue à toucher des infrastructures critiques russes fin mars, notamment énergétiques. Les ports pétroliers étaient des cibles privilégiées. Le site d’Oust-Louga, près de Saint-Pétersbourg, a été particulièrement affecté par les frappes de Kyiv, touché le 29 mars « pour la troisième fois en moins d’une semaine », explique Le Monde, provoquant un important incendie. L’objectif ukrainien est d’empêcher la Russie de se redresser économiquement, Courrier International expliquant que « le cumul de ces frappes aurait des conséquences sur les exportations russes au moment précis où Moscou bénéficie d’un allègement des sanctions ».

Du côté russe, l’armée a mené une série de frappes très intenses à la fin du mois dernier, considérées comme « l’une des attaques les plus massives » du conflit par l’armée ukrainienne. « La Russie a lancé près de 1 000 drones d’attaque en moins de 24 heures sur l’ensemble du territoire ukrainien », précise le New York Times, en s’appuyant sur les chiffres de l’armée de l’air de ukrainienne. De plus, depuis ce jeudi, « la région de Kiev est la cible d’une attaque « massive » », relate France 24, qui ajoute que « c’est la deuxième fois cette semaine que les forces russes procèdent, après un barrage nocturne, à de vastes ​frappes aériennes après le lever du jour en cherchant les ⁠moyens de pénétrer les défenses aériennes de l’adversaire ». Mardi déjà, ces attaques avaient fait au moins 4 morts.

Les frappes à distance sont à l’heure actuelle l’outil privilégié par Moscou pour infliger des dommages à l’arrière du front et entretenir un climat de terreur parmi la population civile ukrainienne.

Sur le plan du bilan humain, la guerre russe en Ukraine aurait fait déjà environ 500 000 morts depuis 2022, « le pire bain de sang en Europe depuis 1945 », écrit Le Monde dans un article daté du 26 février dernier.

La guerre en Iran comme opportunité pour le pouvoir russe ?

L’agitation internationale autour de l’intervention israélo-étasunienne en Iran, qui mobilise pleinement Washington au Moyen-Orient et distrait la Maison-Blanche des autres théâtres de conflit mondiaux, pourrait permettre à Vladimir Poutine d’avancer ses pions en Ukraine.

Cet avantage stratégique s’illustre tout d’abord sur le plan économique. En moins d’un mois, « les revenus quotidiens du pétrole russe ont doublé, passant de 135 millions à 270 millions de dollars (116 millions à 234 millions d’euros) », relaie Courrier International. Les ralentissements des exportations de pétrole dans le Golfe ont en effet mathématiquement permis à la Russie d’accroître les siennes.

Dans les colonnes d’opinion du New York Times, le journaliste russe en exil Mikhail Zygar insiste sur l’aspect déterminant du déclenchement du conflit au Moyen-Orient : « Par un étrange coup du sort, le début de la guerre en Iran a mis un terme à toute perspective de fin de la guerre en Ukraine — au moment même où M. Poutine semblait prêt à l’envisager ». En effet, embourbé sur le terrain et voyant l’économie russe de dégrader à vitesse grand V, le maître du Kremlin avait commencé à envisager un changement de stratégie. Ce n’est désormais plus le cas.

Ainsi, le conflit en Iran, qui semble faire de l’ombre à celui en Ukraine, est en fait un des paramètres à prendre en compte pour comprendre ce qu’il se trame à l’est de l’Europe ces derniers temps. Impliquant des acteurs puissants et déstabilisateurs (États-Unis, Israël et Iran) et touchant à des enjeux ô combien sensibles (les marchés pétroliers et le transport maritime mondial), il affecte obligatoirement les choix et les calculs politiques et militaires du Kremlin.

Des négociations de paix au point mort

Rien de nouveau sous le soleil, les négociations pour tenter de trouver une issue au conflit sont décidément bien à la peine.

La dernière grande frasque diplomatique remonte à cet été, quand Donald Trump avait reçu Vladimir Poutine à Anchorage, Alaska. Le Courrier des Mondes y avait consacré un article. Entre naïveté du locataire de la Maison-Blanche et intransigeance russe, la réunion n’avait rien apporté de concret. Et Donald Trump s’était bien vite détourné du dossier ukrainien. Cependant, cette rencontre a fait long feu, en tout cas du côté russe, comme l’explique le Kyiv Independent : « Moscou a maintes fois fait référence aux « accords d’Anchorage », présentant cette rencontre comme le fondement supposé d’une issue à la guerre en Ukraine ». Citant le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, le journal ukrainien relate que la partie russe a confiance dans les efforts étasuniens pour forcer Kyiv à s’aligner sur ce qui a été négocié lors du sommet d’Anchorage. Mais le journal s’interroge : « Qu’ont promis exactement les États-Unis à Moscou, et existe-t-il un accord concret ? »

Car cette question n’est absolument pas tranchée. Il n’y a pas eu, en tout cas publiquement, de « deal » autour de la cession de territoire à la Russie lors de la visite.

Mais de toute manière, la position actuelle des États-Unis pourrait grandement aider le Kremlin. En effet, dans le feu de la guerre en Iran, Donald Trump aurait menacé cette semaine de couper les livraisons d’armes à l’Ukraine si l’Europe ne se joignait pas à sa coalition pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Une manœuvre qui grève encore un peu plus l’unité occidentale autour du soutien à Kyiv, déjà bien entamée. Mais comme l’écrit Courrier International, cela « n’a rien de nouveau ». L’Ukraine s’était préparée à ce scénario bien avant le retour de Trump au pouvoir, dès 2023, et accéléré sa propre production de drones, armes décisives dans le conflit.

Tout cela pourrait donc profiter à Vladimir Poutine, qui plus est voit un allié indirect en la personne de Donald Trump, qui entend lui aussi constituer son « étranger proche » dans les Amériques. Les deux hommes ont en effet plus de points communs que de divergences sur ce plan.

Par la conjoncture géopolitique autour de l’Iran qui change substantiellement la donne, le maintien d’une tactique de terreur avec ses frappes intensives en Ukraine et la connivence (voire la tolérance) à peine voilée de l’administration Trump à l’égard de ses actions, le pouvoir russe n’a visiblement plus vraiment d’intérêt à négocier la paix, en tout cas à court terme. Reste à voir si les dégâts infligés par l’armée ukrainienne sur les infrastructures énergétiques et technologiques russes permettront de ralentir la préparation de l’offensive estivale du Kremlin, qui s’opèrera dans un cadre géopolitique encore plus incertain que l’année dernière.

Une réponse à « Réponse : Quelle est la situation actuelle en Ukraine ? Quelles sont les dernières décisions militaires et diplomatiques connues du Kremlin ? »

  1. Avatar de connoisseurexuberant380338452e
    connoisseurexuberant380338452e

    Merci de cet article très clair et très précis ! Je ne pensais pas que la guerre contre l’Iran pouvait autant favoriser la Russie dans son invasion de l’Ukraine…

    Aimé par 1 personne

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