Je vais aujourd’hui répondre à la question posée par Jeanne, une question qui s’inscrit pleinement dans l’actualité du Moyen-Orient.
Avant de répondre, il convient de faire un petit point de contexte sur le conflit qui déchire le Yémen depuis plus de dix ans et sur la position particulière du pays dans l’aire ouest-asiatique.
Une guerre civile qui s’est internationalisée
La guerre civile yéménite trouve initialement son origine dans les révolutions arabes de 2011-2012 qui ont secoué de nombreux pays de la région. Elle prend l’ampleur d’un conflit lors de la déflagration intervenue en 2014 entre le camp gouvernemental, au pouvoir depuis la révolution de 2012, les rebelles chiites Houthis et les combattants du président déchu deux ans auparavant, Ali Abdallah Saleh, qui seront impliqués dans le conflit jusqu’en 2017.
Le Yémen a une position particulière dans la région : ouvert à la fois sur la Mer Rouge et sur l’Océan Indien, il se situe à un point de passage stratégique pour le commerce maritime mondial. Le détroit de Bab-el-Mandeb, qui le sépare de la Corne de l’Afrique, autre région en proie à des conflits meurtriers, est en effet un secteur très sensible. L’instabilité régionale est donc un élément extrêmement perturbateur pour l’économie mondiale.
À partir de 2015, une coalition militaire dirigée par l’Arabie Saoudite, où l’on retrouve de nombreux pays du Golfe et une participation des États-Unis (via un embargo naval), intervient directement dans la guerre pour contrer les houthistes. Ces derniers sont les alliés de l’Iran, grand adversaire de Riyad et de Washington dans la région. Téhéran considère en effet les houthistes, chiites, comme des forces dites « proxis », stratégiques pour exercer son influence au Moyen-Orient, à l’image des milices chiites irakiennes et du Hezbollah libanais.
Le conflit a à ce jour fait 400 000 morts et provoqué le déplacement de 2,5 millions de civils, pris en charge par une aide humanitaire très lente.
Le conflit yéménite prend une nouvelle tournure à partir du 7 octobre 2023 et l’invasion israélienne de la bande de Gaza. Le gouvernement israélien se lance en effet dans une guerre régionale, frappant le Hezbollah libanais, les milices chiites d’Irak et de Syrie, les Houthis yéménites et bien sûr, l’Iran. Tel-Aviv va même jusqu’à frapper le Qatar. De son côté, pendant qu’une trêve était en cours depuis 2022 avec les forces pro-gouvernementales, le mouvement Houthi s’est mit à frapper l’État hébreu, « en solidarité avec les Palestiniens » et a ouvert ce que l’on appelle désormais la « crise de la Mer Rouge ».
Le tournant actuel
Le 11 septembre dernier, le commandement houthi a déclaré avoir pris le contrôle de la totalité du littoral de la Mer Rouge, au grand dam de l’Arabie Saoudite, troisième producteur mondial de pétrole brut, qui « se retrouve prise en étau, alors que le détroit d’Ormuz, de l’autre côté de la péninsule, est verrouillé par Téhéran depuis le début de la guerre au Moyen-Orient » (Le Monde). Cette situation change la donne car elle permet à des forces pro-iraniennes de contrôler l’autre détroit stratégique de la région, où 20 % du transport maritime mondial transite.
Et les conséquences du blocage initié ne sont pas moindres. C’est sur le pétrole qu’elles sont les plus graves. L’Arabie Saoudite, bloquée sur son flanc est par la fermeture du détroit d’Ormuz, comptait sur Bab-el-Mandeb pour exporter son or noir vers l’Asie. Cette voie est désormais elle aussi compromise, les houthistes ayant annoncé que seuls les navires saoudiens seraient empêchés de traverser le détroit. Par ailleurs, les houthistes venaient de bombarder un pipeline saoudien stratégique qui faisait la liaison entre les côtes orientales et occidentales du pays et qui permettait de déplacer le pétrole bloqué à Ormuz vers Bab-el-Mandeb.
Pour Didier Billion, responsable du programme Moyen-Orient/Afrique du Nord à l’IRIS, « les événements prouvent tout d’abord une nouvelle fois que des organisations paraétatiques sont en situation de résister et de remporter des victoires contre des forces théoriquement infiniment plus puissantes qu’elles ». Il nuance néanmoins son propos en expliquant que les houthistes ont du mal à réellement imposer leur autorité dans un pays où la société est profondément fragmentée. Mais il ajoute que les actions houthistes montrent plus largement la capacité de résilience des proxis de Téhéran, qui résistent malgré les coups portés par Washington et Tel-Aviv.
Dimanche 4 octobre, le gouvernement yéménite opposé aux houthistes a annoncé « que les forces gouvernementales allaient lancer une offensive pour s’emparer des territoires passés sous l’autorité des houthistes », selon Courrier International. L’objectif actuel est donc de reprendre la totalité des territoires contrôlés par la milice pro-iranienne, principalement au nord-ouest du pays, alors qu’elle a fait des percées ces derniers jours, notamment en encerclant la troisième ville du pays, Taëz, bloquant son accès à la capitale gouvernementale Aden, située au sud du pays.
La guerre actuelle au Yémen a donc dépassé largement les frontières du pays et s’inscrit désormais dans un théâtre d’instabilité global au Moyen-Orient. Plus encore, on peut bel et bien considérer le Yémen comme un des fronts qui opposent l’Iran et ses alliés au bloc mené par États-Unis et Israël. À l’échelle du Yémen, l’arrêt du soutien étasunien à l’Arabie Saoudite va sûrement amener Riyad à devoir négocier une solution politique avec les houthistes, ces derniers étant en position de force. Et derrière l’enhardissement de la milice chiite yéménite se trouve, à quelques encablures, l’ombre de Téhéran.
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