Le Courrier des Mondes

Réponse : Pourriez vous nous éclairer sur la position stratégique de l’Irak dans le conflit actuel au Proche et Moyen-Orient et notamment au niveau du détroit d’Ormuz ?

Je vais aujourd’hui répondre à la question posée par Stéphane.

L’Irak est un pays dont on parler en réalité assez peu depuis la fin de la seconde guerre civile qui a ravagé le pays (2013-2017) et la chute du califat de Daech en 2019. Pourtant, c’est un État clé dans la région, certains de ses acteurs faisant partie de « l’axe de la résistance » emmené par l’Iran. Dans le contexte de la guerre menée par les États-Unis et Israël à Téhéran et de la crise du carburant engendrée par ces évènements, le cas de l’Irak, cinquième producteur mondial de pétrole, est donc intéressant à analyser. Vous avez bien fait, Stéphane, de poser cette question.

D’où part-on ? L’Irak, un pays meurtri

L’Irak est sans conteste aujourd’hui un pays très affecté par les différents conflits qui se sont déroulés sur son sol ces quarante dernières années. Je ne vais pas ici revenir sur la longue histoire guerrière du pays, mais simplement rappeler brièvement le contexte dans lequel se trouve aujourd’hui l’Irak.

Sur le plan humanitaire, les Opérations européennes de protection civile et d’aide humanitaire décrivent un pays plongé dans une profonde crise : « Depuis la fin du conflit contre l’État islamique fin 2017, la crise humanitaire en Irak est passée d’une situation d’urgence à une crise de longue durée. Environ un million d’Irakiens sont toujours déplacés et l’accès aux documents d’identité et aux services de base, tels que l’éducation, reste difficile. »

Depuis 2018, l’Irak est secoué par de nombreux attentats et par la latence du conflit avec Daech, qui n’a pas entièrement disparu de son territoire et opère via des cellules dormantes. Par ailleurs, le conflit entre la Turquie et les Kurdes impacte le pays alors que se trouve en Irak la région autonome du Kurdistan, une des premières véritables expériences autonomistes kurdes. L’armée turque ne se gêne pas pour mener des opérations militaires dans cette région.

Enfin, signe d’un État manquant de moyens pour assurer son autorité sur l’ensemble de son territoire, le gouvernement irakien rémunère différentes milices paramilitaires locales pour garantir la sécurité de plusieurs régions du pays.

Après ce tout d’horizon, penchons nous véritablement sur ce qui constitue le cœur de la question : la position de l’Irak dans la guerre actuelle entre les États-Unis, Israël et l’Iran.

Des milices pro-Téhéran qui paralysent la diplomatie irakienne

On ne rappelle plus que sous Saddam Hussein (1979-2003), l’Iran était perçu comme un ennemi absolu, ce qui avait mené à la guerre Iran-Irak, déclenchée par Bagdad. Mais depuis, la situation géopolitique du pays a bien changé. Avec la chute de Saddam en 2003, proche de la communauté sunnite, les forces chiites, alliées de l’Iran, ont pris un poids très important, aussi bien en Irak qu’au sein de « l’axe de la résistance », pro-Téhéran, qui va de l’Iran au Yémen en passant par le Liban et bien sûr, l’Irak.

Dès les premiers bombardements israélo-étasuniens sur Téhéran le 28 février dernier, « les milices chiites irakiennes sont entrées en guerre aux côtés de l’Iran », écrit Le Monde, qui précise qu’elles ont frappé plusieurs pays alliés des États-Unis dans la région. Les intérêts français dans cette partie du monde ont également été touchés par les attaques de ces milices, explique Radio France. « Quelques 80 organisations miliciennes chiites, soit 235 000 combattants, qui répondent directement aux ordres du guide suprême » opèrent en Irak, ajoute la station.

Ces groupes armés para-étatiques, au pouvoir de nuisance puissant, sont une épine dans le pied pour Bagdad, qui doit également composer avec la présence de plusieurs bases étasuniennes sur son sol et des peshmergas kurdes, qui défendent leurs propres intérêts et sont par ailleurs la cible de ces milices.

Ainsi, après ce constat, on peut préjuger de la faiblesse de l’État irakien, qui peine à s’identifier comme un acteur politique digne de ce nom sur la scène régionale. En effet, nous connaissons tous Ahmed al-Charaa en Syrie, Recep Tayyip Erdoğan en Turquie ou encore Mohammed Ben Salmane en Arabie Saoudite, mais qui connait Mohammed Chia al-Soudani, le premier ministre irakien, au pouvoir depuis 2022 ? Pas grand monde.

Et dans le conflit régional actuel, l’Irak se retrouve au cœur des affrontements. « Et ce au grand dam du gouvernement irakien, qui s’efforce de tenir une position d’équilibre entre les États-Unis et l’Iran. », rapporte Courrier International, qui décrit un État dépassé par les évènements. Le problème, c’est que les États-Unis frappent au cœur du système sécuritaire de Bagdad, qui a intégré bon nombre de milices pro-iraniennes au sein de ses forces armées. « Face aux attaques contre le Hachd Al-Chaabi [coalition de milices pro-Iran réunies au sein des forces armées irakiennes] et les peshmergas, Bagdad “se réserve un droit de riposte et d’autodéfense” pour contrer les frappes visant ces forces de sécurités irakiennes », poursuit le journal, citant le quotidien irakien Al-Sabah. Le gouvernement se retrouve ainsi coincé et bien impuissant, incapable de maîtriser les groupes armés qui opèrent sur son territoire.

Le Golfe persique, seul débouché maritime de l’Irak

Convoité par les étasuniens pour son pétrole en 2003, l’Irak est en 2024 le 5ème producteur d’or noir du monde et le deuxième du Moyen-Orient, après l’Arabie Saoudite. Le Golfe persique étant le seul débouché maritime de Bagdad, ses exportations d’hydrocarbures passent à 95 % par le détroit d’Ormuz, aujourd’hui bloqué par l’Iran. Téhéran fait elle aussi transiter sa production par ce passage, ô combien stratégique pour l’économie mondiale. Si bien que le gouvernement irakien, aux côtés du gouvernement régional kurde, ont décidé de « reprendre les exportations de pétrole par le pipeline qui relie le territoire kurde au port turc de Ceyhan », selon Le Monde, une voie alternative qui n’effectuerait même pas la moitié des exportations via le Golfe persique.

Mais c’est sans compter l’annonce faite par Téhéran le 4 avril dernier. En effet, l’Iran a déclaré que Bagdad était « désormais exemptée des restrictions de navigation dans le détroit d’Ormuz » (RFI). Homayoun Falakshahi, responsable de l’analyse pétrolière chez Kpler et interviewé par RFI, explique que « de toute manière, la grande majorité du pétrole irakien n’est pas transportée par des pétroliers nationaux », ce qui pose question de la réelle application de cette exemption.

Quoi qu’il en soit, cette manœuvre de Téhéran vient prouver les liens étroits qui existent entre les deux pays, d’autant plus que l’Irak est un client très important du pétrole iranien.

Ainsi, l’Irak se retrouve actuellement au cœur du conflit déclenché par les États-Unis et Israël en Iran, « devenu “l’un des piliers les plus importants” du projet “expansionniste” du régime iranien, ce qui place le pays “face à un défi existentiel” », écrit Courrier International, reprenant le site Sot al-Iraq. L’influence puissante de Téhéran est donc un problème majeur pour Bagdad, visiblement très engluée.

Et alors que Donald Trump menace l’Iran de destruction totale, on ne peut que craindre des répercussions sur un pays déjà fatigué par la guerre.

Une réponse à « Réponse : Pourriez vous nous éclairer sur la position stratégique de l’Irak dans le conflit actuel au Proche et Moyen-Orient et notamment au niveau du détroit d’Ormuz ? »

  1. Avatar de stefabloc
    stefabloc

    Merci Charlie pour nous avoir éclairé sur ce point.

    Article bien écrit et explicite malgré la très grande complexité géopolitique de ce pays et particulièrement de cette zone sensible du monde. Donald Trump ne semble pas avoir pris la mesure de cette complexité dans cette guerre « improvisée » dont les objectifs semblent être différents de ceux d’Israël.

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